Et puis, il est parti. J'ai pris le bus, je suis allée à mon audition. Et si je tremblais, ça n'étais pas seulement ce stress de déshonorer Chopin, mais aussi ce nouveau choc. Et pourtant, je devrais y être habituée, depuis. Mais non... Et j'ai joué Chopin, et j'ai joué Satie. Et j'avais les larmes aux yeux. Et j'avais les mains tremblantes, qui voguaient à une vitesse vertigineuse sur ce piano à queue. Et j'ai mis toute mon âme abîmée, brisée, dans ce piano, dans ces quelques minutes de voltiges. J'ai joué le nocturne avec toute la douleur que j'ai en moi, qui s'est accrue avec ce nouveau choc. J'ai joué Satie avec toute cette mélancolie qui s'accumule de jour en jour. J'ai tenté de faire taire mon amertume dans le appassionato de Chopin. Et je tremblais, et j'avais mal, physiquement et mentalement. J'avais mal de ce qui venait de se passer. Mais je ne pouvais pas crier, alors, j'ai laissé mes mains parler pour moi. Elles ont hurlé toute la douleur, toute la mélancolie, toute l'amertume, tout le chagrin qu'il y avait en moi, et cette foutue solitude, qui, il faut le dire, m'a aidée à rendre ce nocturne si expressif. On m'a applaudit, j'ai souri, mais mes yeux étaient pleins de larmes. Alors, j'ai respiré un bon coup, j'ai donné de l'air à mes poumons, et je suis allée m'asseoir.
Si les gens savaient ce qu'il venait de se passer auparavant... Mais personne n'a su, parce que mes mains ont parlé, dans ce langage codé que moi seule entend. Aujourd'hui encore, on m'a félicitée. Mais si ils savaient... Si ils savaient pourquoi j'avais mis toute mon âme dans ces deux morceaux... Et ils ne sauront jamais, parce que ce serait pour eux une désillusion. Et la musique se transformerait en pitié. Ils ne sauront jamais parce que je me tairai. Hier, sur ces touches en ivoire, mes mains tremblaient de millions de sentiments douloureux, qui se répandaient jusqu'au bout de mes doigts, pour se déverser sur ce piano. Personne n'a vu ces sentiments, cette douleur, les gens n'ont vu que les tremblements, parce que personne ne cherche à voir plus loin, parce que personne n'entend ces appels au secours...
